lundi 19 août 2019

Le tambour à broder

Après les métiers à broder qui semblent être la première forme d'outil pour tendre l'étoffe en broderie, je vous propose de nous intéresser au tambour ou cercle à broder.

Le tambour à broder est un métier circulaire en bois, généralement composé de 2 cercles qui s'emboîtent pour fixer l'étoffe. Le tambour a donc la même fonction que le métier à broder : tendre le tissu. Il diffère par sa forme et la manière dont on va tendre le tissu dessus.

Je vous propose de remonter à son apparition et son usage en occident. Une fois encore, nous utiliserons les ouvrages encyclopédiques mais également les tableaux et pièces d'époque pour cette étude. Enfin nous verrons comment en étudiant les broderies d'époques et l'évolution des styles de broderies, on peut suivre la trace de l'usage du tambour à broder au fil du temps.

Les premières descriptions de tambour à broder remontent au XVIIIe siècle et c'est encore l'Encyclopédie et l'Art du Brodeur qui vont nous renseigner sur la question.

L_art_du_brodeur_par_M__._Saint-Aubin_Charles-Germain_bpt6k1065586m_49.jpg L_art_du_brodeur_par_M__._Saint-Aubin_Charles-Germain_bpt6k1065586m_63.jpg L_art_du_brodeur_par_M__._Saint-Aubin_Charles-Germain_bpt6k1065586m_65.jpg L_art_du_brodeur_par_M__._Saint-Aubin_Charles-Germain_bpt6k1065586m_66.jpg L'art du brodeur, par M. de Saint-Aubin, 1770.

D'après le texte de Saint-Aubin, il semble que le tambour soit directement lié à l'arrivée de la broderie au crochet[1] depuis la Chine. Il situe cette arrivée 10 ans en arrière, ce qui nous mène vers 1760 (l'Art du brodeur est publié en 1770).

Nous pouvons observer que le tambour à poser sur les genoux ne possède qu'un seul cercle de bois et que le serrage se fait grâce à une courroie de cuir. Sur le tambour à pied, on ne distingue pas le système de serrage recouvert par une étoffe servant à contenir le tissu qui dépasse du cercle[2].

L_art_du_brodeur_par_M__._Saint-Aubin_Charles-Germain_bpt6k1065586m_73.jpeg

L'Encyclopédie présente un article sur le tambour à broder. Ici encore, il est question de la broderie au crochet et du point de chaînette :

Tambour, maniere de broder au tambour. Le tambour est un instrument d'une forme circulaire, sur lequel, par le moyen d'une courroie & d'une boucle, ou de différens cerceaux qui s'emboîtent les uns dans les autres, on tient tendue une toile ou une étoffe légere de soie, sur laquelle on exécute avec une aiguille montée sur un manche, & qui a sa forme particuliere, le point de chaînette, soit avec un fil de soie nue, ou couvert d'or ou d'argent, & cela avec une vîtesse & une propreté surprenante. Avec ce seul point, on forme des feuilles, des fleurs, des ramages, & une infinité d'objets agréables dont on embellit l'étoffe destinée à des robes & autres usages. Voyez dans nos Planches le tambour & ses détails, l'aiguille, & même la maniere de travailler, qu'elles feront concevoir plus clairement que tout ce que nous en pouvons dire.

L'encyclopédie décrit également un système avec un seul cercle de bois et une courroie pour le serrage mais aussi le système avec 2 cercles qui s'emboîtent.

L'article décrit ensuite la manière de réaliser le point de chaînette au crochet. La planche de l'Encyclopédie montre le tambour ainsi que le détail du point formé avec ce point : 260.png

Les plus anciennes représentations de tambours à broder que j'ai pu retrouver datent de la même période. En voici quelques exemples, on peut noter que dans tous ces exemples, la brodeuse tient bien un crochet et non une aiguille.

05-531478.jpg Madame la comtesse de Chevreuse. Dessin par Louis de Carmontelle. 1758. Musée de Chantilly

AN00960917_001_l.jpg The Fair Lady working Tambour- 1766-1784 - British Museum

41736.jpg The_Ladies_Waldegrave.png The Ladies Waldegrave, tableau de Sir Joshua Reynolds, daté de 1780 de la National Galleries of Scotland.

Enfin, voici un tambour à broder daté 1790-1800 conservé au Los Angeles County Museum of Art. Il mesure 40.64 x 55.88 x 38.74 cm : ma-80574.jpg

Qu'en est-il des broderies d'époque ? On l'a vu, à son introduction, le tambour est intimement lié à la broderie de chaînette au crochet. Au cours du 18ème siècle, on peut observer un changement dans les décors brodés avec ce point car ce type de broderie est très populaire sur les vêtements. Dans son livre 18th Century Embroidery Techniques, Gail Marsh établi une liste des caractéristiques permettant de différentier le point chaînette réalisé à l'aiguille et au crochet :

  • Les motifs discontinus avec des lignes s'interrompant souvent sont plus typique de l'aiguille.
  • Les motifs aux angles aigus font pencher pour l'aiguille tandis que les changements de directions plus arrondis pour le crochet.
  • La manière de terminer les lignes ou les angles varie d'une technique à l'autre.
  • Les points au dos de la broderie sont plus réguliers et rectilignes avec le crochet.

Ainsi elle estime effectivement que les broderies au crochet et tambour sont rares avant 1760 pour se développer couramment que dans les années 1870-1880. La diffusion de la technique semble malgré tout assez rapide.

Si le tambour est arrivé en occident au 18e siècle avec la technique de la broderie au crochet, à quel moment est-il devenu un cadre à broder comme un autre, utilisé en contexte domestique ou professionnel ?

Difficile de trouver une réponse précise à cette question. Les premières représentations de tambour au 18e siècle et au début du 19e siècle, lorsque l'on peut identifier la technique de broderie employée[3] semble toujours montrer le crochet.

Jusque dans les années 1870, la broderie domestique la plus populaire en Europe semble avoir été la tapisserie au point. Que se soit avec les patrons de broderie de Berlin et la production de grilles modèles très populaires entre 1840 et 1880 ou les nombreux patrons disponibles dans la mode illustrée, on voit tout l'engouement de ce type de broderie à l'époque. Hors pour ce type de broderie, le tambour assez mal adapté à cause de l'épaisseur de l'ouvrage.

Malgré la variété que les femmes trouvent dans les travaux au crochet, au filet, etc., et malgré l'attrait qu'offrent tant de combinaisons nouvelles, la tapisserie conserve toujours ses anciens droits; elle est toujours le passe-temps le plus agréable, et c'est peut-être le seul travail que l'on fasse, non en vue du résultat, mais pour le plaisir même de le faire. Ces résultats sont cependant fort appréciés par tous ceux qui savent que la tapisserie, habilement mêlée aux détails d'un ameublement, donne de la gaieté et de la vie au logis.

La Mode illustrée n°6 (04 février 1860).

On le voit à la description de La mode illustrée : c'est un type d'ouvrage pour s'occuper autant que pour décorer son intérieur. D'où, probablement, le fait que beaucoup de portraits et tableaux d'époques montrent plutôt ce type de broderie sur métier rectangulaire qu'on appelle encore métier à tapisserie.

Il faut regarder du côté de la broderie blanche ou plumetis ou broderie anglaise dont les différentes variations sont également populaires à l'époque. Au début du 19e siècle plusieurs centres de broderie se développent autour de la broderie blanche : dans les Vosges (Fontenoy-le-Château), en Suisse (ancien canton d'Appezell), en Écosse (Glasgow). Tout au long du 19e siècle ce type de broderie se répand également dans la sphère domestique[4]. Ici encore, l'indice est faible car beaucoup de ces broderies ne nécessitent pas de travailler sur une étoffe tendue sur un métier.

Mais une anecdote peut nous donner des indices sur les usages, en s'intéressant à l'évolution des modes. En effet, en Écosse, les ateliers de Mrs Jamieson of Ayr semblent être passés de la broderie au crochet à la broderie blanche dans les années 1815-1820. Gail Marsh dans 19th century embroidery's techniques pense qu'il est improbable que toutes les ouvrières (travailleuses à domicile) aient été équipées en tambour ou métier. Mais les ateliers et brodeuses qui travaillaient auparavant sur la broderie au crochet en étaient équipés. Dans ce cas, d'une mode qui remplace tout simplement une autre peut nous indiquer un moment où le matériel a pu être utilisé à de nouvelles techniques.

Enfin, en 1886,Thérèse de Dillmont, dans son encyclopédie des ouvrages de dame, décrit le tambour comme le métier à broder le plus courant :

Encyclopedie_des_ouvrages_de_dames__._Dillmont_Therese_bpt6k62794921_98.jpg Encyclopedie_des_ouvrages_de_dames__._Dillmont_Therese_bpt6k62794921_99.jpg

Il semble donc que, sans faire grand bruit, le tambour se soit imposé en l'espace de moins d'un siècle, au moins dans la sphère domestique. Dans les ateliers professionnels, le métier rectangulaire restera le plus fréquent pour des raisons pratiques.

Vous pouvez consulter mon tableau pinterest sur les métiers et tambours historiques.

Notes

[1] Le terme anglais tambour embroidery qui désigne la broderie au crochet aurait gardé la trace de cette origine.

[2] il est effectivement souvent nécessaire de relever et maintenir le tissu que l'on est en train de broder au tambour afin d'éviter de le piquer par erreur ou le salir à force d'être manipulé

[3] que l'on voie le manche du crochet, la bobine sous le tambour sur un dévidoir, ou que la position des mains nous l'indique.

[4] Une fois encore dans la Mode Illustrée, outre les grilles de tapisserie au point, le type de broderie le plus fréquent appartient au groupe de broderies anglaise, plumetis ...

lundi 12 août 2019

Pelote - surcot espagnol de la fin du XIIIe siècle

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Seconde pièce du costume de noble espagnol de la fin du XIIIe siècle que je vous présente : la pelote ou surcot.

Portée par dessus la tunique, le surcot espagnol a lui aussi une forme très typique. C'est un surcot sans manches dont l'ouverture sur les côtés est très échancrée. Il laisse largement voir la tunique portée en dessous. Cette forme de surcot, longueur mise à part, semble également portée aussi bien par les hommes que par les femmes.

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lundi 18 février 2019

Point de bayeux

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Le point de Bayeux, ou point d'orient, ou point raché est une couchure dont l'exemple historique le plus célèbre est probablement la tapisserie de Bayeux, datée de la fin du XIe siècle.

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Mais si cet exemple est le plus connu, il a été utilisé pendant longtemps, en particulier pour la broderie de pièces liturgiques. Loin d'avoir été cantonné à la tapisserie au point d'aiguille (c'est à dire à la broderie de laine) il a également été utilisé pour remplir au fil de soie de grandes surfaces. Car c'est là son principal point fort en plus d'être une technique économe en fils. Saint-Aubin le décrit comme un point permettant de réaliser de la peinture à l'aiguille de manière rapide pour les ouvrages destinés à être regardés de loin.

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mercredi 23 janvier 2019

Métiers à broder

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Les métiers à broder servent à tendre le tissu sur lequel on va appliquer une broderie. Si certains points de broderie peuvent s'effectuer sans tendre l'ouvrage, il en est pour lesquels c'est indispensable. Dans le cadre de broderie historique et de la reconstitution d'un atelier de brodeurs la question du métier s'est posée. Existaient-ils ? Quelle était leur forme ? Comment étaient-ils faits ?

J'ai donc exploré les sources, jusqu'au 18e siècle pour faire un tour d'horizon des types de métiers utilisés selon les périodes. J'ai arrêté mes recherches (même si je note les représentions plus récente pour archive) au 18e siècle car il semble correspondre à l'arrivée du tambour à broder rond. Je me suis contentée de dater son apparition et non d'étudier son évolution au cours du temps. Je consacrerai un article séparé sur l'apparition du tambour rond.

Les différentes sources que j'ai utilisées sont les représentations, bien sûr. Elles nous permettent d'attester de l'existence de l'outil à une date donnée. Mais celles-ci ne sont pas toujours suffisantes. Parce qu'on ne retrouve pas de représentation exhaustive de tous les outils ayant été utilisés pour les périodes anciennes mais également parce que le détail ne nous permet pas toujours d'identifier avec certitude la représentation, ni même les caractéristiques techniques de l'objet.

Nous étudierons également certains traités qui nous permettent d'avoir des précisions sur les us et coutumes de l'époque. Que se soit un traité de broderie ou un traité de peinture, ils vont venir en complément nous donner des informations supplémentaires.

Enfin, pour les périodes où l'on a aucune représentation ni texte évoquant les conditions matérielles, l'étude des broderies en elle-mêmes nous offre également quelques indices précieux sur leurs conditions de réalisation.

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vendredi 7 décembre 2018

Une tenue de femme noble 1630

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Ce costume est une proposition de reconstitution d'une tenue de femme noble dans les années 1630. Cette tenue est inspirée dans sa forme et sa construction par le corsage 1630 conservé au V&A et plusieurs tableaux et gravures d'époque pour l'ensemble.

Ce costume est composé d'une chemise en lin blanc, d'un cul, d'une jupe de dessous en lin doublée de lin, d'un corsage en soie fortement baleiné, d'une jupe assortie en soie doublée de soie, d'un col en lin orné de dentelle.

Des éléments de décoration en soie, dentelle et perles rehaussent cette tenue.

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jeudi 6 décembre 2018

Le point de croix natté

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Dans les points utilisés au Moyen-âge, si les couchures sont peut être les points les moins connus aujourd'hui, un point qui est peu connu voire mal interprété est le point de croix natté (ou long-arm cross stitch en anglais). Parfois confondu avec un point de chausson ou un point de croix serré.

Broderie à points comptés, le point de croix natté est un point de croix asymétrique. Il a été utilisé au moins dès le XIIIe siècle pour réaliser des bordures ou des frises géométriques ou bien seul pour son aspect décoratif, donnant un résultat à mi-chemin entre la tapisserie et le tricot.

Cette bourse à relique datée du XIVe siècle est également brodée au point de croix natté, le résultat en côtes parallèles fait penser à du tricot. b223582.jpg
Bourse à relique XIVe siècle, Musée d'art religieux et d'art Mosan.

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Nouvelle catégorie

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Un court message pour dire que j'ai ré-agencé les catégories du blog, pour en ajouter une spécifiquement dédiée à la broderie. Les tutoriels et explications sur des techniques historiques autre que la broderie resteront dans la catégorie techniques. Et la catégorie accessoire sera consacrée aux  […]

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jeudi 1 novembre 2018

Proposition de reconstitution d'un costume d'aviatrice du début du XXe siècle

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Suite et fin de la série d'articles sur le costume de pionnière de l'aviation pour la pour la compagnie Eutrapelia.

Dans les articles précédents nous avons vu les recherches effectuées dans le cadre de cette réalisation, nous allons donc, enfin voir la culotte réalisée pour le spectacle. Pour rappel les articles précédents :

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lundi 30 juillet 2018

Tenue d'aviatrice : les nouvaux horizons de la féminité - Partie 3

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Troisième et dernière partie théorique sur les recherches effectuées pour la réalisation d'une tenue d'aviatrice vers 1910 pour la compagnie Eutrapelia. Après avoir étudié ensemble :

Nous allons porter notre attention plus particulièrement sur Harriet Quimby. En effet, lorsque l'on recherche des images de ces pionnières, elle retient rapidement l'attention.

D'abord au regard du nombre de documents, en particulier de photos d'elle, que se soit en civil ou en tenue de pilote.

Mais également, parce que sa médiatisation ainsi que son image révèle une véritable stratégie de gestion de sa célébrité.

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lundi 23 juillet 2018

Tenue d'aviatrice : les nouvaux horizons de la féminité - Partie 2

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Après avoir fait un rapide tour d'horizon des tenues féminines liées aux activités physiques et sportives qui ont existé en ce début de XXe siècle, nous allons nous intéresser à l'aviation proprement dite.

L'aviation est une activité qui porte en elle les idées de danger, de vitesse, qui ne sont pas, à l'époque, du tout associé aux activités féminines.

Les principaux problèmes que l'activité pose en terme de tenue sont le froid, le vent, mais aussi la saleté, comme les projection d'huile ou la poussière. Les tenues d'aviations doivent donc à la fois permettre une certaine liberté de mouvements mais aussi avoir de bonnes capacités de protection.

Nous allons brièvement voir comment les hommes ont adapté leur tenue à ces problèmes. Nous détaillerons ensuite les tenues des aviatrices d'après leurs photographies.

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