Plus qu'un catalogue d'exposition, un bel ouvrage de référence consacré à l'opus anglicanum !

En premier lieu j'ai vraiment apprécié que la question de la définition soit bien traitée. Au fil des années et des discussions sur la broderie médiévale, les idées un peu imprécises sur ce qu'est l'opus anglicanum m'ont toujours parues être un frein à une bonne compréhension. Bien que Kay Staniland en parle souvent dans son ouvrage sur les brodeurs[1] sa définition était survolée et peu satisfaisante. Comme je l'écrivais déjà en 2005 dans mon premier article sur la broderie, ce qui définit la broderie médiévale, ce n'est pas juste un point de broderie ou une technique. Un style ou une école de broderie est un ensemble comprenant points de broderies, matériaux, motifs et traités. Et non, l'opus anglicanum n'est pas juste de la broderie réalisée en Angleterre et toute broderie d'or n'est pas de l'opus anglicanum (j'aime bien le rappeler régulièrement !).

Je vous propose de résumer ici la définition donnée dans l'introduction de l'ouvrage :
Dans les inventaires, les comptes, la correspondance, le terme est utilisé pour désigner les textiles brodés. On a souvent pensé qu'il désignait les broderies de fils métalliques en couchure retirée. Mais cette technique était connue ailleurs, notamment en France.

Il s'agit probablement d'un terme permettant de décrire le style spécifique des broderies anglaises du XIIe siècle à la mi-XIVe siècle : la technique de broderie d'or en couchure retirée agrémentée de broderie de soie colorée (au point fendu), combinée à des motifs figuratifs et des décors aux bordures remplies d'animaux (on revient à ce que je rappelais plus haut : points de broderie, motifs, matériaux, traités).

Pour revenir sur l'origine anglaise de l'appellation (puisque ces techniques étaient connues ailleurs), elle indique également la réputation internationale des brodeurs anglais dans cet art et en particulier des brodeuses dont les noms sont parvenus jusqu'à nous (bien que l'on soit incapable de relier les pièces de broderies conservées aux noms des artisans). Partout en Europe (de la Scandinavie au Portugal), des inventaires font mention d'opus anglicanum. Cardinaux et papes en sont visiblement friands. Ces broderies circulaient, grâce à des marchands, notamment italiens, mais également à la faveur de cadeaux diplomatiques.

Voici un bref sommaire du catalogue :

  1. The making of medieval embroidery : chapitre consacré à la technique (matériaux et techniques de broderie).
  2. Embroidered textiles in the service of the church : différents types de vêtements ecclésiastiques et le rapport entre l'imagerie et leur fonction.
  3. Embroideres and the embroidery trade : les brodeurs, le métier et les rapports avec les commerçants.
  4. Opus anglicanum and its medieval patrons : le commerce international.
  5. The artistic context of opus anglicanum : le rapport entre le style pictural des broderies et l'art gothique anglais.
  6. Ecclesiastical embroidery in england from 1350 to the Reformation : la fin de l'opus anglicanum. La broderie anglaise se diversifie techniquement et stylistiquement.
  7. England and central Europe : les échanges entre l’Angleterre et le continent, en particulier les territoires germaniques après 1350.

Et enfin la partie catalogue à proprement parler, avec les pièces exposées et leur notice (je ne peux pas vous dire si cette partie est exhaustive ou non par rapport à l'exposition). En plus des pièces de broderies, il y a quelques objets ou enluminures qui sont présentés pour remettre le style figuratif dans le contexte artistique de l'époque.

En ce qui concerne l'ouvrage en général.

02.JPG De belles photographies.

C'est un beau livre de belle facture (pour le prix, on en attend pas moins !).

Les photos des pièces sont belles même si pour certaines, on aimerait avoir quelques gros plans. Je pense notamment à deux pièces du XIIe siècle où on ne peut même pas distinguer proprement le motif. Mais c'est toujours le problème des catalogues d'exposition lorsque l'on a des attentes très pointues sur un sujet, on finit toujours par avoir une petite frustration.

01.JPG Cette bande aurait probablement mérité une meilleure photo.

La bonne nouvelle ? C'est que le V&A est un musée formidable qui a un site très accessible. On peut donc y trouver des photos plus intéressantes, zoomables, des pièces conservées au V&A (ce n'est pas le cas de toutes celles de l'exposition).

La partie technique des notices des pièces est parfois limite par rapport à mes attentes, même si elles sont (fort heureusement pour un catalogue consacré à un art textile !) plus détaillée que bien souvent dans les descriptions textiles. On y trouve les matières des fils et les types (matière et armure) des différentes épaisseurs de tissu mais ni la qualité des fils, ni les teintures ne sont précisées. Les différents points de broderies utilisés sont, bien entendu, donnés. Et dans la notice, on trouve des détails instructifs qui relient les différentes techniques aux parties du motif. Ces détails sont passionnants pour étudier précisément la manière dont les motifs sont traités d'un point de vue lumière, texture ou relief. Mais également l'évolution dans les temps de ces traitements.

03.JPG Quelques photographies de broderies endroit et envers. Rare et intéressant techniquement.

La séparation en deux parties : une pour les articles, une pour le catalogue est très agréable. On n'a pas l'impression que les photos ou les pièces du catalogue ont été survolées pour laisser place à l'analyse (comme par exemple pour l’impressionnisme et la mode), mais il y a du contenu intéressant à lire en plus des notices.

En ce qui concerne le contenu des articles. C'est une excellente synthèse des connaissances, très circonstanciée. J'ai vraiment apprécié sa lecture. Et comme je me documente sur la broderie médiévale et les brodeurs au Moyen-âge depuis de nombreuses années (depuis que j'ai commencé la reconstitution, en fait), je suis assez exigeante sur la question.

En conclusion

A titre personnel, La lecture des articles m'a passionnée. Les aspects techniques sont placés dans le contexte de production. Ce qui rejoint le travail que j'essaie de réaliser autour de l'atelier de brodeurs que je présente en reconstitution, j'y trouve forcément une source d'inspiration supplémentaire et surtout le sentiment que je dois continuer et persévérer dans cette voie.

Le feuilletage m'a fait pousser des cris tout au long des 300 pages du livres, juste pour la beauté de l'art.

Enfin, les détails présentés vont réellement me permettre d'améliorer ma propre technique. Je travaille sur la broderie d'or (dans le cadre de l'atelier de brodeurs) depuis des années mais ce livre me permet réellement d'affiner mes connaissances et les nombreuses choses que j'ai encore à travailler.

Pour finir, je précise que vous n'apprendrez pas la broderie avec cet ouvrage, par contre vous pourrez, tout comme moi, y trouver des pistes d'inspiration. En outre, le catalogue s'appelleEnglish Medieval Embroidery (alors que l'exposition s'appelle Opus Anglicanum: Masterpieces of English Medieval Embroidery) mais il ne traite pas de la broderie médiévale dans son ensemble. Ni même de toute la broderie d'or médiévale.

C'est un beau livre, qui vous intéressera si vous êtes amateur de ce genre d'ouvrage d'art. Vous apprendrez probablement des choses en lisant les articles en première partie. Bref, il y a à voir et à manger dans ce livre. Si vous êtes passionnés de broderie médiévale (quelle idée !), c'est probablement un must-have !

Note

[1] Staniland, Kay, Les brodeurs, Brepols, 1992