Spécificités de la saya encordada

Sources

Plusieurs sources exceptionnelles de saya sont parvenues jusqu'à nous. La première et la plus spectaculaire est la celle de Fernando de la Cerda (1225 - 1275) qui fait partie de l'ensemble des vêtements retrouvés sur la famille royale de Castille e de Léon au monastère de Santa Maria de Las Huelgas à Burgos.

3.jpg Saya de Fernando de la Cerda (1255-1275). En brocard, décoré aux armes de Castille et Leon comme l'ensemble de ses vêtements, Museo de Telas Medievales de Burgos.

Autre source importante, dans les manuscrits cette fois, la saya encordada est fréquemment représentée dans le livre des jeux. Ce manuscrit de la seconde moitié du XIIIe siècle a été composé à la demande du roi de Castille et Leon, Alphonse X de Castille.

F71R.jpg Livre des jeux ; ms. T.I.6, bibliothèque de l'Escurial (Madrid) ; fol.71r.

F08R.jpg Livre des jeux ; ms. T.I.6, bibliothèque de l'Escurial (Madrid) ; fol.08r.

On retrouve ce vêtement représenté dans toute l'iconographie espagnole de cette période (Les cantigas santa Maria, Les caissons peints de la Cathédrale de Teruel). J'aurai l'occasion de revenir sur ces sources dans les articles à venir sur le reste du costume.

Description

La silhouette de la saya est très particulière : d'une longueur aux genoux ou légèrement au dessous, elle est très moulante sur le torse grâce au laçage latéral. Sur la partie jupe elle est évasée et tombe légèrement en plissant un peu, en particulier au niveau des godets.

Le laçage latéral n'est présent que d'un seul côté et la coupe n'est pas faite pour que l'ouverture créée ferme bord à bord. L'ouverture et le lacet descendent assez bas : jusque sur les hanches.

L'ampleur de la partie jupe de la tunique est obtenue par la présence de godets. De chaque côté ainsi que devant et derrière. Ces godets, y compris ceux de devant et derrière sont attachés bas, en dessous de l'ouverture du côté.

Les manches sont ajustées. L'emmanchure emboîtante est de forme carrée avec des angles biens marqués. Elles sont resserrées aux poignets.

Comparaison

A l'opposé de la mode française ou anglaise de cette période qui utilise de grandes quantités de tissus pour créer des drapés, cette mode dévoile le corps de deux manières : en étant près du corps (en le moulant fortement grâce au lacet) et en présentant de grandes ouvertures (que se soit par le laçage dans le cas de la saya encordada ou par les ouvertures du surcot que nous verrons plus tard). En cela elle peut se rapprocher, dans l'esprit (si ce n'est dans les formes) de la mode qui fera son apparition au XIVe siècle qui dévoile et crée un corps moulé[1] : des cottes plus courtes, moins amples, proche du corps et présentant des ouvertures qui laissent voir les couches inférieures de vêtements.

Le laçage latéral, lui se rapproche de la mode XIIe des cottes lacées dont nous avons quelques traces dans l'iconographie du costume ou dans les textes (romans, lois somptuaires[2]).

Les emmanchures emboîtantes carrées se retrouvent dans certaines pièces orientales (robe maronite trouvée au Liban, même si dans ce cas, l'effet est obtenu par le placement des godets latéraux[3]). Ce système est également probablement à la base du patron des garde-corps à manches plissées occidentaux[4].

Par qui est portée la saya encordada ?

Avec les vêtements retrouvé au monastère de Las Huelgas, nous avons une trace de ce type de vêtement dans une famille royale.

Les représentations nous montre la saya portée par des nobles. Dans le livre des jeux d'Alphonse X notamment, des hommes entourant le roi (vêtu de vêtements plus amples, plus solennels et surtout armoriés) portent fréquemment cette tunique.

On peut relever qu'elle est portée de manière plus ou moins informelle (sans autre vêtement par dessus) ou recouverte d'un surcot et/ou d'un mantel.

La tunique lacée n'est pas le seul type de tunique portée en Espagne à cette époque, y compris chez les nobles. Des tuniques amples sont largement représentées dans les sources dont j'ai parlé plus haut.

instruments-cantiga50.jpg Sur cette enluminure extraite des Cantigas de Santa Maria[5], on peut voir des personnages vêtus de l'ensemble tunique lacée et surcot et tunique ample et ce, dans plusieurs groupes de personnages. Si 3 des 4 musiciens portent une saya encordada, l'un d'entre eux a une tunique ample. Dans les personnages assis à gauche portant un bonnet, l'un porte une tunique près du corps tandis que le second non. On peut également noter que le roi portant des vêtements longs et amples, probablement plus conformes à la solennité du rang.

Réalisation

La saya est taillée dans un taffetas de soie bleue à rayures tissées[6]. Elle est doublée de sergé de soie gris. Des godets trapézoïdaux sont ajoutés devant derrière et de chaque côté pour l'ampleur.

Les passementeries, bordures et rubans ont tous été réalisés en soie teintée naturellement[7] et tissés à la main.

saya-03.JPG

Les rayures sont placées toutes dans les même sens (horizontales) y compris sur les manches, comme on peut le remarquer sur les représentations :

b16bc22fc04d26d66a7162a167d3ade2.jpg Joseph d'Arimathie, Bois polychrome, Fondation Francisco Godia, Barcelone ; vers 1300.

En revanche, il n'y a aucune volonté de raccorder les motifs. En effet, avec une largeur de lé de 45cm (ce qui est le cas de ce taffetas) essayer d'être le plus économe en tissu, comme c'était le cas pour des tissus précieux, impose de faire l'impasse sur ce genre de détail. En outre, sur les pièces d'époques conservées, il semble que le raccord des motifs ne faisait pas partie des préoccupations. Les exemples des vêtement royaux espagnols sont justement édifiants à cet égard : la pelote (ou surcot) d’Aliénor de Castille (1202 ? - 1244) présente des bandes horizontales sur le bas qui, si elles sont toutes placées au même endroit, ne raccordent pas. Dans le cas de la saya de Fernando de la Cerda, qui est réalisée dans un tissu armorié, les écus sont même à l'envers sur les godets latéraux. On le constate, le raccord des motifs n'était probablement pas une priorité à cette époque, l'économie de tissu semble avoir primé, y compris sur des vêtements de membres d'une famille royale.

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Comme on peut le voir sur ce détail, pour souligner la forme des emmanchures, un galon de soie est cousu sur la couture. Un galon identique est utilisé comme parement à l'encolure.

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17152_900.jpg Détail du laçage de la tunique d'Aliénor de Castille.

Le lacet, un fin ruban de soie tissé au peigne, est passé dans les brides formées par un galon (en soie, tissé aux tablettes) fixé de point en point tous les 2cm environ. Le laçage se fait en zig-zag. saya-lacet-01.JPG

Bibliographie

Les "vrais" costumes du XIIIe siècles d'après les découvertes de l'abbaye de Las Huelgas ; Olivier Renaudeau, Histoire médiévale n°59, novembre 2004 ; n°60, décembre 2004.
Vestiduras ricas: el Monasterio de Las Huelgas y su época 1170-1340 ; catalogue de l'exposition "VESTIDURAS RICAS: EL MONASTERIO DE LAS HUELGAS Y SU ÉPOCA 1170-1340" ; Patrimonio natcional ed. ; 2005.

Notes

[1] Voir à ce sujet Odile Blanc, Parades et parures : l'invention du corps de mode à la fin du Moyen Age, Gallimard, 1997.

[2] Un article sur le laçage au XIIe siècle est en préparation.

[3] Robe de femme découverte dans la grotte d'Asi-L-Hadat, Nord Liban.

[4] Je n'ai pas rédigé d'article à ce propos, mais vous pouvez retrouver un exemple de garde-corps à manches plissées avec quelques sources sur mon site professionnel.

[5] Codex E, MS B.I.2, Bibliothèque de l'Escurial.

[6] Tissus ForWeavers

[7] Teinture par L'atelier de Micky.