samedi 14 janvier 2017

Saya encordada - tunique espagnole XIIIe siècle

saya-03.JPGDans le cadre d'une proposition de reconstitution d'un costume noble espagnol de la seconde moitié du XIIIe siècle, je vais vous présenter d'abord quelques pièces individuellement. Je réaliserai un article global sur l'ensemble du costume et des choix qui ont été faits ensuite.

La première pièce, très typique et spécifique à l'Espagne de cette période est la saya encordada ou tunique lacée. La saya est un vêtement intermédiaire (cotte, portée sur la chemise et sous le surcot ou le manteau) porté aussi bien par les hommes que par les femmes durant le XIIIe siècle.

Spécificités de la saya encordada

Sources

Plusieurs sources exceptionnelles de saya sont parvenues jusqu'à nous. La première et la plus spectaculaire est la celle de Fernando de la Cerda (1225 - 1275) qui fait partie de l'ensemble des vêtements retrouvés sur la famille royale de Castille e de Léon au monastère de Santa Maria de Las Huelgas à Burgos.

3.jpg Saya de Fernando de la Cerda (1255-1275). En brocard, décoré aux armes de Castille et Leon comme l'ensemble de ses vêtements, Museo de Telas Medievales de Burgos.

Autre source importante, dans les manuscrits cette fois, la saya encordada est fréquemment représentée dans le livre des jeux. Ce manuscrit de la seconde moitié du XIIIe siècle a été composé à la demande du roi de Castille et Leon, Alphonse X de Castille.

F71R.jpg Livre des jeux ; ms. T.I.6, bibliothèque de l'Escurial (Madrid) ; fol.71r.

F08R.jpg Livre des jeux ; ms. T.I.6, bibliothèque de l'Escurial (Madrid) ; fol.08r.

On retrouve ce vêtement représenté dans toute l'iconographie espagnole de cette période (Les cantigas santa Maria, Les caissons peints de la Cathédrale de Teruel). J'aurai l'occasion de revenir sur ces sources dans les articles à venir sur le reste du costume.

Description

La silhouette de la saya est très particulière : d'une longueur aux genoux ou légèrement au dessous, elle est très moulante sur le torse grâce au laçage latéral. Sur la partie jupe elle est évasée et tombe légèrement en plissant un peu, en particulier au niveau des godets.

Le laçage latéral n'est présent que d'un seul côté et la coupe n'est pas faite pour que l'ouverture créée ferme bord à bord. L'ouverture et le lacet descendent assez bas : jusque sur les hanches.

L'ampleur de la partie jupe de la tunique est obtenue par la présence de godets. De chaque côté ainsi que devant et derrière. Ces godets, y compris ceux de devant et derrière sont attachés bas, en dessous de l'ouverture du côté.

Les manches sont ajustées. L'emmanchure emboîtante est de forme carrée avec des angles biens marqués. Elles sont resserrées aux poignets.

Comparaison

A l'opposé de la mode française ou anglaise de cette période qui utilise de grandes quantités de tissus pour créer des drapés, cette mode dévoile le corps de deux manières : en étant près du corps (en le moulant fortement grâce au lacet) et en présentant de grandes ouvertures (que se soit par le laçage dans le cas de la saya encordada ou par les ouvertures du surcot que nous verrons plus tard). En cela elle peut se rapprocher, dans l'esprit (si ce n'est dans les formes) de la mode qui fera son apparition au XIVe siècle qui dévoile et crée un corps moulé[1] : des cottes plus courtes, moins amples, proche du corps et présentant des ouvertures qui laissent voir les couches inférieures de vêtements.

Le laçage latéral, lui se rapproche de la mode XIIe des cottes lacées dont nous avons quelques traces dans l'iconographie du costume ou dans les textes (romans, lois somptuaires[2]).

Les emmanchures emboîtantes carrées se retrouvent dans certaines pièces orientales (robe maronite trouvée au Liban, même si dans ce cas, l'effet est obtenu par le placement des godets latéraux[3]). Ce système est également probablement à la base du patron des garde-corps à manches plissées occidentaux[4].

Par qui est portée la saya encordada ?

Avec les vêtements retrouvé au monastère de Las Huelgas, nous avons une trace de ce type de vêtement dans une famille royale.

Les représentations nous montre la saya portée par des nobles. Dans le livre des jeux d'Alphonse X notamment, des hommes entourant le roi (vêtu de vêtements plus amples, plus solennels et surtout armoriés) portent fréquemment cette tunique.

On peut relever qu'elle est portée de manière plus ou moins informelle (sans autre vêtement par dessus) ou recouverte d'un surcot et/ou d'un mantel.

La tunique lacée n'est pas le seul type de tunique portée en Espagne à cette époque, y compris chez les nobles. Des tuniques amples sont largement représentées dans les sources dont j'ai parlé plus haut.

instruments-cantiga50.jpg Sur cette enluminure extraite des Cantigas de Santa Maria[5], on peut voir des personnages vêtus de l'ensemble tunique lacée et surcot et tunique ample et ce, dans plusieurs groupes de personnages. Si 3 des 4 musiciens portent une saya encordada, l'un d'entre eux a une tunique ample. Dans les personnages assis à gauche portant un bonnet, l'un porte une tunique près du corps tandis que le second non. On peut également noter que le roi portant des vêtements longs et amples, probablement plus conformes à la solennité du rang.

Réalisation

La saya est taillée dans un taffetas de soie bleue à rayures tissées[6]. Elle est doublée de sergé de soie gris. Des godets trapézoïdaux sont ajoutés devant derrière et de chaque côté pour l'ampleur.

Les passementeries, bordures et rubans ont tous été réalisés en soie teintée naturellement[7] et tissés à la main.

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Les rayures sont placées toutes dans les même sens (horizontales) y compris sur les manches, comme on peut le remarquer sur les représentations :

b16bc22fc04d26d66a7162a167d3ade2.jpg Joseph d'Arimathie, Bois polychrome, Fondation Francisco Godia, Barcelone ; vers 1300.

En revanche, il n'y a aucune volonté de raccorder les motifs. En effet, avec une largeur de lé de 45cm (ce qui est le cas de ce taffetas) essayer d'être le plus économe en tissu, comme c'était le cas pour des tissus précieux, impose de faire l'impasse sur ce genre de détail. En outre, sur les pièces d'époques conservées, il semble que le raccord des motifs ne faisait pas partie des préoccupations. Les exemples des vêtement royaux espagnols sont justement édifiants à cet égard : la pelote (ou surcot) d’Aliénor de Castille (1202 ? - 1244) présente des bandes horizontales sur le bas qui, si elles sont toutes placées au même endroit, ne raccordent pas. Dans le cas de la saya de Fernando de la Cerda, qui est réalisée dans un tissu armorié, les écus sont même à l'envers sur les godets latéraux. On le constate, le raccord des motifs n'était probablement pas une priorité à cette époque, l'économie de tissu semble avoir primé, y compris sur des vêtements de membres d'une famille royale.

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Comme on peut le voir sur ce détail, pour souligner la forme des emmanchures, un galon de soie est cousu sur la couture. Un galon identique est utilisé comme parement à l'encolure.

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17152_900.jpg Détail du laçage de la tunique d'Aliénor de Castille.

Le lacet, un fin ruban de soie tissé au peigne, est passé dans les brides formées par un galon (en soie, tissé aux tablettes) fixé de point en point tous les 2cm environ. Le laçage se fait en zig-zag. saya-lacet-01.JPG

Bibliographie

Les "vrais" costumes du XIIIe siècles d'après les découvertes de l'abbaye de Las Huelgas ; Olivier Renaudeau, Histoire médiévale n°59, novembre 2004 ; n°60, décembre 2004.
Vestiduras ricas: el Monasterio de Las Huelgas y su época 1170-1340 ; catalogue de l'exposition "VESTIDURAS RICAS: EL MONASTERIO DE LAS HUELGAS Y SU ÉPOCA 1170-1340" ; Patrimonio natcional ed. ; 2005.

Notes

[1] Voir à ce sujet Odile Blanc, Parades et parures : l'invention du corps de mode à la fin du Moyen Age, Gallimard, 1997.

[2] Un article sur le laçage au XIIe siècle est en préparation.

[3] Robe de femme découverte dans la grotte d'Asi-L-Hadat, Nord Liban.

[4] Je n'ai pas rédigé d'article à ce propos, mais vous pouvez retrouver un exemple de garde-corps à manches plissées avec quelques sources sur mon site professionnel.

[5] Codex E, MS B.I.2, Bibliothèque de l'Escurial.

[6] Tissus ForWeavers

[7] Teinture par L'atelier de Micky.

vendredi 6 janvier 2017

Bonne année 2017

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dimanche 1 janvier 2017

Le festin du troubadour - Lecture

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Le Festin du troubadour, Nourriture, société et littérature en Occitanie (110-1500) Wendy Pfeffer, La Louve éditions, 2016.

Ce livre nous propose de nous plonger dans l'alimentation médiévale du sud de la France (actuelle) au travers de la tradition littéraire mais surtout en croisant toutes les sources disponibles. On y croise tous les aspects de l'alimentation : les aliments bien sur, mais aussi la cuisine, les outils, les rituels sociaux et enfin la dimension poétique et symbolique de la nourriture.

Devant le constat que la spécificité de l'alimentation en occitanie n'a pas été étudiée, l'autrice définit elle-même son livre comme une introduction au sujet. Et en effet, à la lecture, beaucoup de parties ressemblent à un état de l'art critique.

En ce qui concerne le concept d’Occitanie au moyen-âge, le sujet est traité en début d'ouvrage : les sources sont concentrées sur les régions où l'on parle les langues d'oc à cette époque. Le sujet survole donc une grande région de la Savoie à la Gascogne, de Bordeaux à Nice, en passant par Montluçon et l'Auvergne. Si cette région peut paraître un peu artificielle (entre l'Aquitaine de Guillaume IX ou la papauté en Avignon), certains chapitres sont découpés par aires géographiques plus cohérentes et les localisations sont toujours précisées. On ne prétend pas faire de l’Occitanie une unité cohérente.

Enfin, l'autrice évoque avec humour le fait de travailler sur la gastronomie française lorsque l'on est américaine.

Tout ceci, donc, pour montrer à quel point ce vaste sujet est traité avec précautions.

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jeudi 1 décembre 2016

English Medieval Embroidery - Opus Anglicanum - lecture

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Revue de lecture du catalogue de l'exposition Opus Anglicanum: Masterpieces of English Medieval Embroidery du Victoria & Albert Museum.

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mardi 24 mai 2016

Coiffes féminines au XIIe siècle : les formes.

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Je vous propose un petit tour d'horizon sur les coiffes au XIIe siècle. Dans ce premier article, nous allons étudier les représentation de coiffes pour en dégager les formes générales ainsi que les fréquences de représentation.

La coiffure ainsi que la coiffe font partie intégrante d'un costume aussi bien masculin que féminin. En effet, la mode ainsi que les usages sociaux concernent aussi bien la manière de coiffer ses cheveux que les accessoires que l'on peut y ajouter. La coiffe peut être une protection, une contrainte sociale et/ou religieuse, un accessoire de mode.

J'ai étudié un corpus de 2500 représentations (enluminures, statuaires, émaux) pour relever les différents type de coiffes sur les personnages féminins.

J'ai commencé par réaliser une typologie simple pour les différentes coiffes observées. Je n'ai pas essayé de différentier à tous prix les modèles de coiffe sur le moindre petit détail mais plutôt de créer de grandes familles dans le but de proposer des tutoriels sur la manière de les réaliser.

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samedi 2 avril 2016

Broderie d'une pièce d'estomac 1880

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Pour leur spectacle Les théosophes colporteurs (Le C.R.O.U.T.O.N) j'ai réalisé pour Eutrapelia une seconde pièce d'estomac brodée pour le costume féminin 1880.

Voici le costume que j'avais réalisé pour ce spectacle : SIB_8533-1C-ret.jpg (D.R. Eutrapelia Spectacles Historiques)

Vous pouvez aller voir le teaser de leur spectacle sur youtube

Je vous propose de vous montrer les étapes de création de la broderie. De la naissance du projet à sa réalisation.

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jeudi 3 mars 2016

Un costume de bourgeois 1630 - 1640

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Ce costume est une proposition de reconstitution de l'habit bourgeois à la fin du règne de Louis XIII. Le costume dans son ensemble est le fruit d'un croisement entre une série de gravures (les gravures d'Abraham Bosse[1] qui a réalisé une série sur la mode) et de vêtements d'époque (pour le relevé des patrons et les techniques de construction).

La tenue est composée d'une chemise en toile de lin blanc, un pourpoint et des haut-de-chausses en drap de laine gris, un manteau en serge de laine noire, des bas en maille de soie, un collet, des manchettes et des canons en toile de lin blanc, des bottes et un chapeau.

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Le costume est peu (voire pas) décoré. En effet, la fin du règne de Louis XIII est marquée par un certain nombre d'édits visant à limiter les excès de la mode. Ainsi, broderies, passementeries et dentelles furent interdits à plusieurs reprises. Il est vraisemblable, étant donné que ces ordonnances étaient répétées régulièrement (1620, 1629, 1633) qu'elles n'étaient guère respectées. Certaines gravures nous montrent ainsi des courtisans arborant des dentelles et des passementeries dans ces mêmes périodes. L'ordonnance du 18 novembre 1633, qui défendait aux sujets de porter sur leur chemise, colets, manchettes, coiffe et sur autre linge aucune découpure et broderie de fil d'or et d'argent, passements, dentelles, points coupés, manufacturés, tant de dedans que dehors le royaume nous a inspiré dans l'élaboration de ce costume.

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lundi 4 janvier 2016

De la suspension des chausses masculines (XIIe-XVIIe)

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(...) lors commencza le monde de attacher les chausses au pourpoint. Et non le pourpoint aux chausses, car c’est chose contre nature (...).

Gargantua ; François Rabelais ; 1535.

Les chausses sont le vêtement qui couvre les jambes. D'abord séparées, en suivant l'évolution de la mode, elles seront de plus en plus hautes et couvrantes et elles finiront par être jointes et couvrir l'entre-jambe pour se transformer finalement en culotte au XVIIe siècle. Elles tiennent par suspension en les attachant grâce à des aiguillettes à un autre vêtement.

Je vous propose une petite rétrospective sur l'évolution des systèmes de suspension.

Dans le but de simplifier cet article, je ne vais m'attarder que sur la description des différents systèmes d'attaches des chausses. Il faut garder en mémoire que toute la population n'a pas abandonné d'un coup un système au profit d'un autre. Lorsque l'on parle de l'adoption du doublet au XIVe siècle et de l'impact qu'il aura sur la fixation des chausses, sa diffusion dans l'ensemble de la société prendra près d'un siècle ... plusieurs modes peuvent cohabiter sur une même période il en va de même pour la suspension des chausses.

Ainsi, je n'ai pas tenté de réaliser une chronologie précise de l'apparition ni de l'abandon de chaque système mais de les décrire pour donner les clés d'interprétation, de sorte que, devant une représentation, vous soyez capable de déterminer facilement par quel(s) moyen(s) les chausses peuvent être tenues.

Enfin, bien que la manière d'attacher les chausses ne puisse pas être considérée indépendamment de leur forme, nous n'allons pas approfondir l'évolution de celle-ci.

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samedi 12 décembre 2015

Boutons brodés sur âme en bois

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Pour le costume de bourgeois 1630, j'ai réalisé une grande série de boutons brodés qui ornent le pourpoint.

Il existe de nombreux type de boutons ''textile'' pour cette période. De la simple boule de tissu aux boutons richement brodés d'or, le bouton va faire partie des éléments qui caractérisent socialement un vêtement.

buttons-v-a.jpg Sur ce détail d'un doublet 1630, on voit sur les boutons abîmés que les boutons sont en bois rebrodés. Le motif de ces boutons, en chevrons, est cependant plus complexe que celui que je présente ici.
Doublet et chausses, 1625-1630, Victoria and Albert Museum.

Les boutons que j'ai réalisé pour ce costume sont simple d'un point de vue décoratif mais également d'un point de vue technique. Voyons les explications pas à pas ...

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samedi 24 octobre 2015

Nouer une tresse

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En attendant de nouveaux tutoriel de coiffes (XIIe siècle à venir) voici une petite astuce qui peut servir pour la suite.

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